Le Club des Hashschins #2 : Théophile Gautier et son œuvre



Dans le précédent article (que vous pouvez lire ici) où nous avons parlé du Club des Hashischins, nous avions évoqué l'écrivain Théophile Gautier. Il était l'un des membres qui témoignait le plus à propos de ses expériences avec le hashisch au sein du club. En 1846, Théophile Gautier publie dans le journal la Revue des Deux Mondes une nouvelle : Le Club des Hashischins. À travers neuf chapitres, l'auteur y décrit son expérience parmi les membres de ce club.

Chapitre I : L'hôtel Pimodan


Au début l'écrivain décrit l'aspect extérieur de l'hôtel Pimodan. Il fait ici une description plutôt lugubre, inquiète.

Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau qui reflète une illumination ; une bise âcre, chargée de particules glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant aux arches des ponts formaient la basse : il ne manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de l’hiver."

Une fois à l'intérieur de la salle et avec les autres membres, l'auteur parait plus en confiance, et semble même y prendre du plaisir. 

La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme ; ses yeux étincelaient, ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec force."


Chapitre II : Parenthèse 


Théophile Gautier y raconte le lien entre le hashisch et l'éthymologie du mot assassin. À travers ces lignes on commence à comprendre la curiosité des membres du Club envers cette drogue, et leur volonté d'en savoir plus sur les effets de celle-ci.

Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution était précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis à ses fanatiques sans qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire qu’il tenait à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois nuances, — c’est-à-dire du haschisch, d’où vient haschschaschin, mangeur de haschisch, racine du mot assassin, dont l’acception féroce s’explique parfaitement par les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la Montagne."

Chapitre III : Agape


L'auteur décrit les effets de son premier repas. Le hashisch affecte tous ses sens ; le goût, la vue, l'ouï, l'odorat, et même le toucher. La réalité lui paraît différente en tous points.

Le dîner tirait à sa fin ; déjà quelques-uns des plus fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte verte : j’avais, pour ma part, éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas discerné une côtelette d’une pêche."


Chapitre IV : Un monsieur qui n'était pas invité


Dans cette description particulière d'un certain personnage appelé "Daucus-Carota, du Pot d’or", on remarque que son portrait est extravagant, voire fantasmagorique. Le Dawamesk (évoqué précédemment dans cet article) aurait donc eu un effet sur la créativité de l'auteur ?

Quant à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient faites d’une racine de mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues, qui paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, me dit de la voix la plus dolente : (...)"

Chapitre V : Fantasia


Les effets décrits du hashisch sont euphoriques ; les membres ne ressentent que de la joie, du bonheur en excès.
La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on n’entendait plus que des soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre et tournait au grognement, le spasme succédait au plaisir ; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai."
L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plaisir, et qui en a tant pour la douleur, n’aurait pu supporter une plus haute pression de bonheur."

Chapitre VI : Kief


On obtient plus de détails concernant sa vision des choses. Tout ce qu'il a toujours pu pensé jusqu'ici est réfléchi de façon différente.

"J’étais dans cette période bienheureuse du haschisch que les Orientaux appellent le kief. Je ne sentais plus mon corps ; les liens de la matière et de l’esprit étaient déliés ; je me mouvais par ma seule volonté dans un milieu qui n’offrait pas de résistance."
Rien de matériel ne se mêlait à cette extase ; aucun désir terrestre n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu l’augmenter, Roméo haschischin eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se penchant dans les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait resté au bas de l’échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de l’ange de jeunesse et de beauté créé par Shakespeare, je dois convenir que la plus belle fille de Vérone, pour un haschischin, ne vaut pas la peine de se déranger."


Chapitre VII : Le Kief tourne au cauchemar


Après tous ces effets positifs, cette joie inconditionnée, les effets secondaires du cannabis prennent place. L'écrivain prend conscience qu'il a été violemment blessé pendant cette Fantasia, et qu'il ne s'en était pas rendu compte. Le hashisch amplifie les émotions les plus joyeuses, mais aussi la colère.

"« Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t’a escamoté la tête et mis à la place, non pas une tête d’âne comme Puck à Bottom, nais une tête d’éléphant ! »
Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je vis que l’avertissement n’était pas faux."
" Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi que les membres du club n’étaient autres que des cabbalistes et des magiciens qui voulaient m’entraîner à ma perte."

Chapitre VIII : Thread-Mill


L'auteur est toujours bercé d'illusions, mais cette fois-ci, ce qu'il ressent ressemble plutôt à un rêve.

"Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre m’entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s’aidant de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais éprouvé tant d’angoisses et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans le salon d’où je m’étais si péniblement échappé."


Chapitre IX : Ne croyez pas aux chronomètres


Les effets du hashisch commencent à passer, les membres perdent une certaine notion du temps, et ont l'impression que le temps ne passe pas, qu'ils sont bloqués temporellement.

« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous allons à son convoi. "

Ensuite, quelques temps après, les effets du hashisch se dissipent totalement et les membres reprennent "leurs esprits" :

Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute d’autre terme.
Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un vaudeville, ou à faire des vers rimant de trois lettres."

Cette nouvelle nous permet de mieux comprendre le déroulement des séances et des expérimentations qui y sont faites. Mais les membres du club des Hashichins ne sont pas les seuls à avoir consommé du cannabis. Dans notre prochain article, nous parlerons d'autres artistes qui se sont drogués à  des fins de création.




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